Grille de lecture mythologique avec J. Campbell

Commençons par replacer Jo Campbell sans son contexte avant d’en étudier son opus magnum : « le héros aux mille visages ».

Joseph Campbell est né et a grandi dans la ville de New York dans une famille catholique de classe moyenne aisée. Enfant, Campbell se découvrit une passion pour la culture amérindienne grâce à son père qui l’emmena visiter le muséum d’histoire naturelle américain de New York. Il devint très rapidement un expert dans de nombreux aspects de la société amérindienne, et plus spécifiquement dans sa mythologie. Cela façonna la passion de Campbell pour les mythes et apparentés (contes, légendes…). Il remarqua ainsi qu’ils possèdent apparemment tous des traits communs et cela quelle que soit la culture à laquelle ils appartiennent. À l’université de Dartmouth, il étudia la biologie et les mathématiques, avant d’aller étudier les sciences humaines à l’université Columbia, où il obtint une licence en littérature anglaise et une maîtrise en littérature médiévale, respectivement en 1925 et 1927. Il était également un excellent athlète et remporta plusieurs courses d’athlétisme.

Il étudia ensuite l’ancien français et le sanskrit à l’université de Paris ainsi qu’à celle de Munich. Il apprit le français, l’allemand, le japonais et le sanskrit en plus de sa langue natale. Après avoir achevé sa maîtrise, Campbell décida à son retour aux États-Unis d’abandonner l’idée d’obtenir un doctorat ; à la place, il préféra s’isoler dans les bois situés aux alentours de New York, se consacrant principalement à la lecture durant les cinq ans qui suivirent. D’après le poète et écrivain Robert Bly, un de ses amis, Campbell avait développé un programme systématique lui permettant de lire pendant neuf heures chaque jour. Campbell considérait que c’est durant cette période qu’il a reçu sa véritable éducation, et c’est à ce moment qu’il a commencé à développer sa vision unique sur la nature de la vie.

Voici quelques extraits du livre “Le héros aux mille et un visages” de Joseph Campbell qui décrivent la grille de lecture mythologique que nous avons appliqué. Un héros s’aventure hors du monde de la vie habituelle et pénètre dans un lieu de merveilles surnaturelles ; il y affronte des forces fabuleuses et remporte une victoire décisive ; le héros revient de cette aventure mystérieuse doté du pouvoir de dispenser des bienfaits à l’homme, son prochain. La première grande étape, celle de la séparation ou du départ, divisée en 5 :

 

  1. L’Appel de l’aventure, ou les signes de la vocation du héros
  2. Le Refus de l’Appel, ou la fuite de l’insensé devant le dieu
  3. L’Aide surnaturelle, ou le secours inattendu que reçoit celui qui entreprend l’aventure vers laquelle il a été appelé
  4. Le Passage du premier seuil
  5. Le Ventre de la Baleine, ou la plongée dans l’obscur royaume

L’étape de l’initiation, avec ses épreuves et ses victoires comporte 6 subdivisions

  1. Le Chemin des Epreuves, ou l’aspect dangereux des dieux
  2. La Rencontre avec la Déesse (Magna Mater), ou la félicité de l’enfance retrouvée
  3. La Femme tentatrice, ou la réalisation du désir d’Œdipe et l’angoisse qui l’accompagne
  4. La Réunion au Père
  5. Apothéose
  6. Le Don Suprême

Le retour du héros et sa réintégration dans la société, étape indispensable à la circulation continue de l’énergie spirituelle dans le monde et qui, du point de vue de la communauté, est la justification du long exil, peut apparaître au héros comme l’exigence la plus dure.

  1. Le Refus du retour, ou la négation du monde
  2. La Fuite Magique, ou l’évasion de Prométhée
  3. La Délivrance venue de l’Extérieur,
  4. Le Passage du Seuil au Retour, ou le retour au monde de tous les jours
  5. Maître des Deux Mondes,
  6. Libre devant la vie, nature et fonction du don suprême

Le héros « composite » du monomythe est un personnage exceptionnellement doué. Sa société l’honore tout aussi souvent qu’elle le méconnaît ou le dédaigne.

Première étape : la séparation

La forêt obscure, le grand arbre, la source murmurante et l’apparition sous-estimée et méprisée du détenteur des pouvoirs du destin sont caractéristiques des circonstances de l’appel.

Souvent, le héraut, l’annonciateur de l’aventure, est sombre, repoussant ou terrifiant et le monde le considère comme mauvais.

Le héraut est soit, comme dans le conte de fées, un animal, un représentant de la fécondité instinctuelle refoulée, soit un personnage mystérieux et voilé : l’inconnu.

Les mythes et les contes populaires du monde entier montrent bien que le refus est essentiellement un refus d’abandonner ce que l’on considère comme son intérêt personnel.

De jour comme de nuit, l’être divin nous harcèle, cet être divin qui est l’image de ce moi vivant, caché à l’intérieur du labyrinthe verrouillé de notre psyché égarée.

Quant à ceux qui n’ont pas refusé l’appel et qui ont entrepris l’aventure héroïque, le premier personnage qu’ils rencontrent est une figure protectrice (souvent une petite vieille ou un vieil homme) qui pourvoit le voyageur d’amulettes contre les forces de dragon qu’il va lui falloir affronter.

La vieille femme secourable, la marraine fée, est un personnage de conte de fées familier en Europe ; dans les légendes chrétiennes des saints, c’est la Vierge qui tient habituellement ce rôle.

C’est parfois un personnage masculin qui représente le porteur de l’aide surnaturelle. Dans les contes de fées, ce peut être quelques nains, habitants des bois, sorciers, ermites, bergers ou forgerons, qui apparaissent pour munir le héros d’amulettes et lui prodiguer les conseils dont il a besoin. Dans les mythologies, d’un ordre plus élevé, le rôle atteint l’ampleur des grandes figures du guide, du maître, du passeur, du conducteur des âmes vers l’au-delà. Dans le mythe de l’époque classique, c’est Hermès-Mercure.

Il n’est pas rare que le côté dangereux du personnages « mercuriel » soit souligné : il est, en effet, un séducteur pour l’âme ignorante qu’il attire au royaume des épreuves.

Sous la conduite et avec l’aide des coéquipiers de sa quête, le héros poursuit son aventure qui le mène devant le « gardien du seuil », à l’entrée de la zone de pouvoir accru.

Au-delà, c’est l’obscurité, l’inconnu et le danger ; comme est danger pour l’enfant ce qui est au-delà de la surveillance de ses parents.

L’idée que le passage du seuil magique permet l’accès à une sphère de renaissance est représentée par l’image symbolique du ventre, vaste comme le monde, de la baleine. Le héros, au lieu de vaincre la puissance du seuil ou de pactiser avec elle, est englouti dans l’inconnu et semble avoir succombé à la mort.

La leçon qu’expose se thème populaire est que le passage du seuil est une forme d’annihilation de soi.

La disparition correspond à l’entrée du fidèle à l’intérieur du temple – où il devra être vivifié par le rappel de qui il est et de ce qu’il est, c’est-à-dire cendre et poussière, à défaut d’être immortel.

Le fidèle, au moment où il franchit la porte du temple, subit une métamorphose. Son personnage séculier reste à l’extérieur ; il s’en défait comme mue un serpent. Une fois à l’intérieur, on peut dire qu’il est mort au temps, qu’il est retourné dans la matrice du monde, le Nombril du monde, le paradis terrestre.

Deuxième étape : l’initiation

Le héros doit survivre à une succession d’épreuves.

Le héros est secrètement aidé par les conseils, les amulettes et les émissaires clandestins que lui adresse le guide surnaturel qu’il a rencontré avant de pénétrer dans cette région.

Citons les chamanes lorsqu’ils partent à la recherche des âmes perdues ou ravies des malades. Chez les Sibériens, le chamane revêt, pour cette circonstance, un costume magique qui représente un oiseau ou un renne, c’est-à-dire le double du chamane, la forme de son âme. Le bâton qu’il tient est l’un de ses autres auxiliaires.

Puisque l’au-delà est un monde de nuit éternelle, le rituel chamanique doit avoir lieu après la tombée du jour.

« Au cours de son pénible voyage, le chamane doit affronter et vaincre toutes sortes d’obstacles qu’il n’est pas toujours facile de surmonter. Après avoir erré dans de sombres forêts et gravi de hautes chaînes de montagnes où, sous ses pas, de temps à autre, il retrouve les ossements d’autres chamanes ou le squelette d’animaux qui leur ont servi de monture, il parvient à une ouverture dans le sol. »

Le héros, qu’il soit dieu ou déesse, homme ou femme, personnage mythique ou celui qui rêve, découvre et assimile son contraire (la partie de lui-même dont l’existence lui est insoupçonnée) ; et cela, soit en l’avalant, soit en étant lui-même avalé. Une à une, les résistances sont brisées. Il doit abandonner son orgueil, sa vertu, sa beauté et sa vie, se soumettre, accepter que lui et son contraire ne soient pas de nature différente, mais ne fassent qu’une seule chair.

L’ultime aventure, une fois toutes les barrières franchies et tous les ogres vaincus, est habituellement présentée comme une union mystique entre le héros triomphant et la Reine, déesse du monde. Telle est la crise au nadir, au zénith, ou à la limite extrême de la Terre, au point central du cosmos, dans le tabernacle du temple ou dans les profondeurs obscures du cœur.

La femme représente, dans l’expression allégorique de la mythologie, la totalité de ce qui peut être connue. Le héros est celui qui parvient à cette connaissance. A mesure qu’il progresse dans la lente initiation qu’est la vie, la forme de la déesse passe, sous son regard, par une série de transfiguration.

La rencontre avec la déesse (et toute femme l’incarne) représente l’épreuve finale où se joue l’aptitude du héros à obtenir le don d’amour ; le don d’amour qui est la vie goûtée comme étant le réceptacle de l’éternité.

Le mariage mystique avec la reine déesse du monde signifie que le héros s’est rendu totalement maître de la vie ; car la femme est vie et le héros, celui qui la connaît et en est maître. Les épreuves que le héros a traversées auparavant symbolisaient ces étapes de réalisation par lesquelles le champ de sa conscience a atteint l’ampleur suffisante pour pouvoir supporter l’ultime expérience, accomplir l’ultime exploit, de l’entière possession de la mère destructrice, son épouse inéluctable. Il sait maintenant que lui et le père ne font qu’un : il a pris la place du père.

L’aspect ogre du père, en effet, est un reflet du propre ego de la victime et provient des impressions marquantes reçues dans la petite enfance, impressions abandonnées au passé mais qui se projettent dans le futur ; la fixation idolâtrique à cette non-réalité, qui vaut par son pouvoir pédagogique, constitue l’erreur même qui fait que l’on reste plongé dans un sentiment de péché qui interdit à l’esprit potentiellement adulte d’accéder à une vue plus équilibrée, plus réaliste, du père et, partant, du monde. La réconciliation (la réunion) n’est autre chose que l’abandon de ce monstre à deux têtes engendré de lui-même, le dragon que l’on prend pour Dieu (surmoi) et le dragon que l’on appelle Péché (c’est-à-dire ce qui est refoulé). Mais cela exige que soit abandonné l’attachement à l’ego lui-même et c’est là que réside la difficulté.

C’est au cours de cette épreuve que le héros peut trouver espoir et réconfort dans un personnage féminin secourable qui, par la puissance de sa magie, le protégera durant toutes les terrifiantes épreuves initiatiques qu’il lui faudra subir pour qu’en lui le père soit détruit.

Qu’il le reconnaisse ou non et quelle que soit sa place dans la société, le père est le prêtre initiateur par l’intermédiaire duquel le jeune être pénètre dans le monde plus vaste.

Mais la mort n’est pas le dénouement. Une nouvelle vie, une nouvelle naissance, une nouvelle connaissance de l’existence nous ont été données ; dès lors nous ne vivons plus sur le seul plan physique, mais dans tous les corps, à toutes les échelles du monde, comme le Bodhisattva. Le père était lui-même la matrice, la mère, d’une seconde naissance.

Telle est la signification de l’image du dieu bisexué. Il représente le mystère du thème initiatique. Nous sommes arrachés à la mère, mis en pièces et assimilés au corps de l’ogre dévorateur du monde, pour qui tous les êtres et toutes les formes précieuses ne sont que les mets d’un festin. C’est alors que, renaissant miraculeusement, nous sommes davantage que nous n’étions.

Le thème des mets inépuisables (dérivé d’un fantasme infantile), symbolisant les pouvoirs générateurs de vie éternelle et constructeurs de forme de la source universelle, est l’équivalent, dans le domaine du conte de fées, de l’image mythologique de la corne d’abondance du festin des dieux.

L’idée très répandue du « double » spirituel constitue une autre image d’indestructibilité. Ce double serait une âme extérieure que n’affligent ni les déficiences ni les blessures du corps actuel, mais qui existe à l’abri du danger, en quelque endroit lointain.

Troisième étape : le retour

Ayant atteint le but de sa quête, soit en parvenant à la source soit par l’entremise de quelque personnification masculine ou féminine, humaine ou animale, le héros doit encore revenir avec son trophée qui a pouvoir de transformer la vie.

Mais cette responsabilité a été bien souvent refusée.

Si le héros, au moment de triompher, obtient la bénédiction de la déesse ou du dieu, et s’il est ensuite explicitement chargé de retourner au monde, muni de quelque élixir pour la restauration de la société, son protecteur surnaturel, au cours de l’étape finale de son aventure, le soutiendra de toute sa puissance. Mais si, au contraire, le héros s’est emparé du trophée malgré l’opposition de son gardien ou si les dieux ou les démons désapprouvent son désir de retourner au monde, la dernière phase de la ronde mythologique se transforme alors en une poursuite mouvementée, comique bien souvent, semée parfois d’obstacles et d’évasions magiques fantastiques.

Selon le Dr. Jung : « La fonction incomparablement utile du symbole dogmatique est de protéger l’individu de l’expérience directe de Dieu tant qu’il ne s’y expose pas lui-même, d’une manière inconsidérée. Mais si… il abandonne maison et famille, vit par trop longtemps solitaire et regarde trop profondément dans le miroir obscur, l’évènement terrible de la rencontre peut alors lui arriver.

Cela nous amène au point crucial de l’aventure, dont tout le voyage miraculeux n’a été qu’un prélude. Etape particulièrement difficile, paradoxale, qui se situe au moment où le héros franchit le seuil du retour et passe du royaume mystique à l’univers de la vie quotidienne. Que le monde extérieur lui soit venu en aide, que des forces intérieures aient dirigé ses pas ou que des guides surnaturels l’aient soutenu en chemin, il lui faut encore pénétrer à nouveau, chargé de son trophée, dans ce monde qu’il a depuis longtemps oublié où les hommes, qui ne sont que fractions, s’imaginent être le tout. Il lui faut encore, avec cet élixir rédempteur de vie et annihilateur de l’ego, affronter la société, et subir le choc en retour de bons prétextes, de la sourde rancœur et des hommes bons qui ont de la peine à comprendre.

Le héros quitte les régions familières et pénètre dans l’obscurité ; il y vit son aventure, même si, pour nous, il ne semble être que perdu, emprisonné ou en danger ; son retour se définit comme une remontée de cette région lointaine. En réalité cependant – et c’est là une des clés majeures pour comprendre le mythe et le symbole – les deux royaumes n’en forment qu’un. Le royaume des dieux est une dimension oubliée du monde que nous connaissons. L’exploration, volontaire ou involontaire, de cette dimension constitue l’essence même de l’exploit du héros.

L’art du maître est la faculté qu’il a de franchir librement la ligne de partage des mondes, de passer de la perspective des manifestations temporelles à celle des profondeurs causales et inversement, sans confondre les principes de l’un avec ceux de l’autre, tout en permettant cependant à l’esprit de connaître l’un au moyen de l’autre.