Sommes-nous aux commandes de notre vie ?

Y’a-t-il un pilote dans l’avion ?

La question est explicitement posée par Morpheus, qui demande à Neo s’il croit au destin : “Non, répond celui-ci, je veux être aux commandes de ma vie”. Le dialogue joue ici sur le caractère équivoque du mot destin. Par destin, Morpheus entend l’élection ou la vocation : il pense que Neo est l’Elu, celui qui permettra la renaissance de l’homme et donc d’un monde humain. Neo semble au contraire entendre par destin un programme, une nécessité inexorable, analogue à celle qui régit le monde programmé par la Matrice, et contre lequel il lutte. Or le destin, la destinée de Neo, c’est précisément de refuser cette nécessité, et c’est par ce refus qu’il affirme sa liberté. Mais si Neo peut ainsi opposer nécessité et liberté, le film montre que ces deux notions sont inextricablement liées dans la notion même de choix.

Sommes-nous responsable de nos actes ?

Si ma femme me trompe et que je me mets à la battre sous le coup de la colère… suis-je responsable ?

  • D’un point de vue matérialiste : C’est comme ça, elle aimait les hommes coléreux, a été attirée par mon caractère et puis comme mon père battait ma mère j’ai fait pareil. La faute à la biologie ? La faute à pas de chance ?
  • D’un point de vue judéo-chrétien : La faute à un Dieu qui nous punit de nos pêchés (meurtre et adultère) ou à un diable /démon qui a corrompu notre nature?
  • D’un point de vue bouddhiste : La faute à un karma ? A de mauvais actes : j’étais tapé à mort dans une autre vie alors dans cette vie ci, c’est moi qui tape à mort. Juste pour que je comprenne et tant que je ne comprends pas, cela recommence…

Peut-on se maîtriser ? Et si l’on ne se maîtrise pas, est-on responsable ? Si tout est déjà écrit, peut-on changer son déterminisme? Quelle liberté de choix nous est laissée ?

La vie est-elle réelle ?

Alors que Neo commence à comprendre ce qu’est la Matrice, il demande à Morpheus “Alors, rien de tout cela n’est réel ?”. Morpheus lui répond : “Qu’est-ce que le réel ? Est-ce que tu peux voir, entendre, toucher ou sentir ? Est-ce cela que tu nommes réel ? Alors, le réel n’est qu’un signal électrique interprété par ton cerveau.”

Le réel est une illusion et cette illusion, notre esclavage. Oui, nous sommes nés en captivité dans la prison des sensations qui est surimposée au réel. Nous courons après le pouvoir, la séduction, la sécurité, qui nous procurent toujours plus de sensations plaisantes. Nous courons après des sensations biochimiques qui enchaînent des désirs et des souffrances. La matrice est l’illusion du réel qui nous maintient dans la prison des sensations, dans la roue du Samsara bouddhiste.

Le choix est-il une illusion ?

Dans le second épisode, nous continuons sur la théorie du choix, avec la position de Morpheus face à la foule qui leur dit qu’il n’a pas peur de la menace des machines, car il a fait le choix de croire. Face à n’importe quelle menace ou n’importe quel événement, nous pouvons toujours faire le choix de prendre le bon côté, de croire en une amélioration, ou de nous apitoyer sur notre sort. Nous pouvons aussi rappeler la discussion avec l’Oracle qui fait comprendre à Neo qu’il ne doit pas faire un choix, qu’il l’a déjà fait et qu’il doit maintenant le comprendre. Ici nous franchissons une frontière en parlant de la causalité qui découle de notre libre-arbitre. Un choix effectué à un instant nous amène sur un autre chemin qui a sa propre causalité. Ce qui nous amène au roi de la causalité, le Mérovingien, dont l’extrait suivant exprime le principe même de la rationalité, qui sera d’ailleurs repris par l’Architecte un peu plus loin dans le film.

Mérovingien : “Voyez-vous il y a une seule et unique constante, une seule règle d’or, une seule et unique vérité absolue : la causalité, action-réaction, cause-effet.”
Morpheus : “Toute chose commence par un choix.”
Mérovingien : “Non, faux ! Le choix n’est rien qu’une illusion créée pour séparer ceux qui ont le pouvoir de ceux qui ne l’ont pas.”

L’humain est soumis. Il est une conséquence de ses réactions biochimiques qui le rendent totalement incontrôlable. Nos actions sont des conséquences de notre biologie, elle-même conséquences de causes indéterminables. Nous n’avons jamais eu aucun choix car nous sommes des objets mus.

La foi aveugle

Certains font le choix de la foi, en l’occurrence une foi aveugle dans le cas de Morpheus qui est persuadé que Neo est l’Elu en raison d’une intuition mêlée d’une prophétie qui dit que c’est lui qui trouvera l’Elu.

L’Ego de l’homme de foi vaut-il mieux que celui du rationaliste ?

Un choix est apparemment possible

Pourtant Neo est amené à faire des choix, c’est précisément ses choix qui le mènent sur le chemin de sa destinée. Morpheus propose à Neo de choisir entre l’ignorance et la connaissance dans le premier épisode. Neo semble libre de pouvoir choisir entre deux options

Certains regrettent ce choix, comme Cypher qui souhaite revenir dans la Matrice, revenir en arrière sur son choix de la connaissance qu’il regrette amèrement.

Mais selon l’Oracle, le choix est déjà fait. La question qui persiste, c’est de savoir si nos choix sont réellement libres, où s’ils ne sont que les conséquences de notre destin (ou, autrement dit, de nos choix passés). Comme un programme, nos actions – réactions sont conditionnées par notre nature. Tel oiseau vole, tel humain marche, tel autre humain a le potentiel d’être un Elu, tel autre d’être un Oracle. Personne n’a le choix. Nous sommes juste là pour comprendre les conséquences de nos choix.

Destin ou libre arbitre ?

Pour revenir sur ces deux compréhensions du mot destin, nous pouvons les rapprocher de deux postures philosophiques :

  • Le finalisme qui part du principe qu’il existe un plan et que nous y sommes soumis. Ceci nous rapproche du concept de destinée, de vocation, qui nous fait penser qu’il n’y a pas de hasard dans la nature, que celle-ci obéit à un plan.
  • Le mécanisme qui part du principe qu’il existe des lois et que nous y sommes soumis. La nature est donc conçue comme une immense machine suivant des lois qui en expliquent la régularité.

Dans l’un comme dans l’autre, nous ne sommes pas libres de nos actes, puisqu’ils sont écrits quelque part. Alors, avons-nous le choix ? Le choix… le problème c’est le choix. Au vu du nombre de fois où le choix est mentionné dans les trois films, sous de multiples formes, il est clair que cette question fait partie des messages clés de la trilogie.

Suis-je soumis à un plan, ou à des lois… suis-je libre de penser et donc responsable de mes actes ? Mais qui suis-je ? Ou plutôt, qui ne suis-je pas ? Non, je ne suis pas défini par ce corps qui change et vieillit. Non, je ne suis pas cette émotion qui va et vient. Non, je ne suis pas cette idée qui a déjà mille fois évolué… Peut-être ce « je » est-il simplement la mémoire de « moi » ? Alors, « je » est peut-être une banque de mémoires des sensations « j’aime » et « j’aime pas ». Ces sensations définissent nos préférences puis nos attitudes et au final… nos pensées, puis nos paroles et enfin nos actes.

L’acte est donc juste une sensation en “moi” qui s’est exprimée. Il n’y a donc pas de liberté, pas de responsabilité : « je » est juste une conséquence, l’éventualité d’émergence d’une sensation.

Certes, nos vies sont réglées par le déterminisme, mais nous le savons bien, il arrive des moments de rupture qui ouvrent la voie à des choix : des accidents de vie (divorce, accidents quasi mortels, remises en question).

A ces moments précis, tous les choix sont possibles, la vie est comme suspendue, le déterminisme est soumis à un arrêt provisoire. Par nos expériences individuelles, nous savons qu’en de rares occasions, nous avons pu influencer le cours de nos vies de façon radicale.

Le choix n’est qu’une illusion

Que ce soit par la croyance mécaniste de la rationalité

  • Nous sommes la conséquence de nos émotions et de notre biochimie
  • Causalité et déterminisme peuvent cependant être compris et utilisés pour ceux qui veulent le pouvoir et le contrôle

ou par la croyance finaliste en la destinée,

  • La cause première a déterminé une cause finale vers laquelle nous convergeons.
  • Certains peuvent « voir » le futur – Oracle/Prophètes…donc une partie est écrite
  • La liberté ne réside alors pas dans le quoi – qui est écrit – mais dans le comment (Nous ne sommes pas là pour faire un choix mais pour le comprendre, l’assumer)

… le choix n’est qu’une illusion !

Reste l’espoir

Nous arrêterons cette analyse par le choix que Neo doit faire face à l’Architecte, car comme Neo le dit : “Le choix, le problème c’est le choix.” Voici le choix que l’Architecte lui propose : “Il y a deux portes, celle qui est sur ta droite conduit à la Source et au salut de Zion, celle qui est sur ta gauche te ramène vers la Matrice, vers elle et vers la fin de ton espèce. Comme tu l’as dit justement, le problème c’est le choix.” Lorsque Neo choisi de sauver Trinity, l’Architecte lui dit : “L’espoir, c’est la quintessence des illusions humaines, simultanément la source de votre plus grande force et de votre plus grande faiblesse.” Car l’espoir est l’énergie du choix. Nous faisons des choix en espérant que cela ira mieux (pour nous ou pour certains autres).

Nous retrouvons le mythe de Pandore où l’espoir est le seul des maux qui ne fut pas répandu sur terre, car il restait dans la quintessence de l’Homme, et donc “la cause de toutes vos souffrances”.